Les Taillons ? Combien de lecteurs connaissent la signification de ce mot ? Bien peu, sans doute.
Il a pourtant fait frémir, il y a plus d’un siècle et demi, en Languedoc et sur les confins de la Provence. ceux qui avaient soutenu la Révolution et l’Empire. S’il est presque ignoré des Français d’aujourd’hui, c’est que nos historiens ont été discrets sur ces quelques mois qui comptent parmi les plus tragiques de notre histoire.
Après le désastre de Waterloo, à Nimes et à Uzès, les Taillons ont constitué les troupes de tueurs qui, sabre au poing, ont réalisé le contrechamp des massacres de Septembre et tiré la revanche, attendue un quart de siècle, de ce que les Grands Ancêtres avaient fait de terrible mais, aussi, de sublime.
Conduits par leurs chefs, Trestaillons et Quatre-taillons ou, si l’on veut traduire ces sobriquets en français, les capitaines «Trois morceaux» et « Quatre morceaux », ces Taillons sont des êtres prédestinés et fatals, hommes du sang et de la mort qui guettent leur heure, l’heure de transformer les luttes civiles en massacre pour le massacre, en tuerie pour la tuerie.
Des êtres comme eux existent encore aujourd’hui et, leur heure, ils peuvent l’entendre sonner de nouveau, comme ils l’ont entendue si souvent dans le passé.
Beaucoup d’hommes de notre temps ont pu en entre-voir, au cours de leur vie, et jamais sans épouvante, quels que soient leur parti, leur clan ou l’objet de leurs vengeances.
Pour André Chamson, il ne s’agit pas seulement, ici, comme dans la Superbe et dans la Tour- de Constance, de lever l’interdit qui pèse sur certains événements de notre histoire et de suivre les âpres chemins qui nous ont conduits à notre fragile liberté, mais de mettre en pleine lumière un des plus horribles aspects de notre passé et, sans doute aussi, de notre incertain avenir.
Tout n’est pas noir, pourtant, dans ce livre. L’aventure sinistre des Taillons se déroule au milieu de la vie qui continue. La famille Martin, dans sa maison de la rue des Orangers, constitue le point central du récit, mais comment oublier les autres : Daniel et Adèle, Jean, le miquelet royal, et son invisible Clé-mence, Albin Portal, l’huissier de la préfecture, la veuve Claris, tous, les vivants et ceux qui devaient mourir, taillés en pièces, pendant ces quatre mois, à Nîmes, à Uzès et tout le long du Gardon, dans la fureur et le délire.